Nous, Entrepreneurs Engagés du XXI ème siècle. Menu

Points de vue

02
Points de vue

Marc Halévy

Physicien et philosophe spécialisé dans les sciences de la complexité

Marc Halévy Economie, entrepreneur et humanisme

Le triptyque qu’il m’est proposé
de traiter en guise de préface de
ce livre blanc est vaste.
Prenons les choses dans l’ordre.

ÉCONOMIE

Un fait est aujourd’hui indiscutable : nous vivons une mutation paradigmatique c’est-à-dire que nous quittons la logique d’une économie industrielle lourde qui était, essentiellement, une économie de masse et de prix bas, et que nous entrons dans la logique d’une économie néo-artisanale agile qui sera, essentiellement, une économie de niches et de haute valeur d’usage pour l’utilisateur final.

Toutes les crises que nous avons connues et que nous connaîtrons encore jusqu’en 2025, ne sont que les manifestations de cette guerre entre deux logiques
antagoniques dont la première est condamnée à se périphériser et dont la seconde devra triompher si l’Humanité veut survivre.

Cette mutation s’exprime au travers de quatre ruptures irréversibles.

Une rupture écologique et démographique : nous étions un milliard d’humains sur Terre en 1800 et nous serons dix milliards en 2050. Or nous avons consommé, en un peu plus d’un siècle, 80% des ressources non renouvelables disponibles. Nous sommes déjà, sur toutes les ressources essentielles (eau douce, terre arable, énergie fossile, métaux non ferreux, terres rares, …) en situation pénurique (la capacité de ressource par humain – comme le PIB mondial par humain – diminue sans cesse et de plus en plus vite).

Une rupture technologique : nous sommes passés de l’ère des technologies mécaniques à l’ère des technologies numériques, avec toutes les conséquences que cela a sur la transformation de nos configurations mentales.

Une rupture économique : le modèle industriel américanisé (fordisme et standardisation, taylorisme et procéduralisation, légalisme et normalisation, capitalisme et spéculation) est mort. La logique de l’obsessionnelle croissance quantitative et matérielle n’est ni tenable, ni souhaitable. La croissance et la richesse doivent changer de nature et devenir qualitatives : qualité de la vie, joie de vivre, réussir sa vie, s’accomplir, s’épanouir en sont les maîtres-mots. Le cercle croissance consommation- endettement est devenu vicieux et ne profite plus qu’à la finance spéculative qui tue l’économie réelle.

Une rupture organisationnelle : notre monde est devenu si complexe, si dense et si frénétique que les modèles organisationnels classiques, lents et lourds, comme les pyramides hiérarchiques, sont obsolètes. Le modèle organisationnel qui fait référence désormais, est le modèle « réseau » c’est-à-dire une organisation fédérant, autour d’un projet fort, un ensemble de petites entités autonomes en interactions denses. Les dinosaures vont disparaître ; vivent les petits lémuriens souples, rapides et agiles qui fonctionnent en meute.

ENTREPRENEUR

Chacun doit devenir « l’auto-entrepreneur » de sa propre vie, se réapproprier son temps, ses talents et son propre fond de commerce de compétences et de savoir-faire. Le principe même du salariat s’étiole. L’ère numérique rend caduque, pour beaucoup, l’obligation de travailler en un lieu donné selon des horaires données. Le contrat d’emploi, hérité de l’ère industrielle « ouvrière », est obsolète, sapant, du même coup, les fondements du droit du travail et le fond de commerce des syndicats.

Symétriquement, les Etats sont en faillite et sont devenus incapables de poursuivre leur logique électoraliste et clientéliste basée sur l’assistanat. Les assistanats, pudiquement appelés « politique sociale » et sournoisement drapés du concept vide mais idéalisant de la « justice sociale » (comme si l’égalitarisme pouvait être « juste »), disparaîtront, invitant chacun à reprendre ses responsabilités et sa propre vie en mains.

Tous entrepreneurs, donc.

Mais être entrepreneur de sa propre vie est une chose, créer une entreprise, c’est-à dire porter un projet économique collectif, en est une autre. Sachons que plus de soixante pour cent des entreprises qui se créent en France, émergent des métiers de l’immatériel et requièrent donc de l’intelligence humaine comme matière première unique. Le problème numéro un de l’entrepreneur de demain (d’aujourd’hui déjà) n’est pas la levée de capitaux (les flux de crédit sont à l’étiage, la planche à billets n’alimente plus que la finance spéculative, et les banques peinent à comprendre la mutation paradigmatique en cours), mais l’agrégation durable et solide de talents, de compétences et d’intelligences. Le problème n’est plus d’acheter des usines, machines et matières, mais bien, malgré les carences et faillites de nos systèmes éducatifs, de recruter, de fédérer, de mobiliser et de faire grandir des hommes et des femmes géniaux.

L’entrepreneur de demain n’aura pas le profit pour finalité : le profit est le carburant, le moyen et la conséquence de l’entreprise, il n’en est pas le but. L’entrepreneur est d’abord l’initiateur, le porteur et le promoteur d’un projet collectif, passionné, enthousiasmant, de l’amour d’un métier qui puisse rendre chaque collaborateur, fier de ce qu’il fait parce que ce qu’il fait, fait sens et valeur à ses yeux.

HUMANISME

Ce concept est dangereux car il est ambigu. Si l’humanisme, selon le mot de Protagoras d’Abdère, se définit par l’affirmation que « l’Homme est la mesure de toute chose », alors je le récuse car l’Homme devient la seule mesure de ses propres démesures, avec les pillages, saccages et barbaries que nous connaissons. Non, l’Homme n’est pas la mesure de toute chose ; l’Homme ne prend sens et valeur qu’au service d’une cause qui le dépasse infiniment : la Vie ! Toute la Vie. La biosphère et sa pérennité. La noosphère et son émergence. Tout ce que nous saccageons ou gaspillons aujourd’hui, nous en privons cruellement nos petits-enfants. Nous devons assumer une responsabilité non seulement envers ceux qui sont à côté de nous, aujourd’hui, mais surtout envers ceux qui viendront après nous, demain. Relisons Hans Jonas.

Mais si par humanisme, nous entendons que l’homme doit être au centre de l’entreprise et de l’économie, alors j’approuve sans réserve. Disons-le abruptement : la finalité de l’entreprise ni de fournir des rentes financières à ses actionnaires, ni des rentes sécuritaires à ses employés. La finalité de l’entreprise est de développer des virtuosités afin d’apporter de la haute valeur d’usage à ses utilisateurs finaux et de la joie de vivre à ses collaborateurs.

Puisse ce Livre Blanc de Réseau Entreprendre® – qui nous donne à voir des entrepreneurs d’aujourd’hui conscients de toutes leurs responsabilités d’employeurs et engagés – donner envie à beaucoup d’autres d’entreprendre et inventer des manières nouvelles de vivre l’entreprise, pour que nous tous grandissions en humanité.


BIOGRAPHIE

Marc Halévy est un physicien de la complexité (longtemps chercheur auprès du prix Nobel Ilya Prigogine) et un philosophe de la spiritualité. Depuis trente-cinq ans, il élabore des théories, modèles et méthodes pour les processus complexes et les applique aux systèmes socio-économiques humains,notamment dans le cadre de ses activités de prospectiviste renommé.


BIBLIOGRAPHIE

-  Petit traité de la liberté de vivre, Piktos groupe éditorial - Dangles Editions, 2014.

- L’avenir est en nous. Des aventuriers de l’existence témoignent - Marie Chinchard, Dangles Edition, 2014.

- Prospective 2015-2025, L’après-modernité, Editions Dangles, 2013.


Découvrez également...